Utilisations des prépositions dans « Soleil et chair » de Rimbaud
Bonjour,
Parmi les plus beaux poèmes de Rimbaud figure Soleil et chair (https://www.poetica.fr/poeme-964/arthur-rimbaud-soleil-et-chair/).
J’ai remarqué deux utilisations de prépositions qui donnent beaucoup de beauté à ce poème en ce qu’elles ne sont pas courantes dans la langue française :
– « Et tous les animaux aimaient, aimaient en Dieu ! »
– « La Dryade regarde au ciel silencieux… »
Ces utilisations des prépositions sont-ils des solécismes ? Que pensez-vous de l’effet esthétique produit par ce décalage ?
Croyez que je ne m’exagère pas le mérite d’une phrase bien faite (…); un galant homme peut fort bien soléciser (Sainte–Beuve)
Cependant :
Et tous les animaux aimaient, aimaient en Dieu
Si la formulation est « surprenante » elle n’en a pas moins un sens précis. Aimer en Dieu : le sens de « en » n’est pas le même que dans l’expression « croire en Dieu ».
Le sens est : aimer (sans COD, au sens absolu donc) à l’intérieur de Dieu (ce qui évoque : DIeu est amour).
La Dryade regarde au ciel silencieux : là aussi, le sens diffère de la formulation courante : regarde le ciel.
La préposition »à » indique un mouvement et ce rapproche de « vers » sans la notion de proximité qu’a la préposition « vers ».
Ce ne sont donc pas des solécismes, mais bien au contraire, on a là une utilisation maîtrisée de la langue, avec des formulations non usées, ce qui est le propre de la poésie.
Ce que j’en pense ? ce ne sont pas des décalages, mais des formulations riches et précises.
Il est sans doute excessif de taxer les audaces des écrivains et poètes de « solécismes », mot péjoratif s’il en est depuis les Grecs anciens et les Romains. Lorsqu’elles sont volontaires, les infractions aux règles en vigueur dans la langue académique deviennent des effets de style qui finissent parfois par renverser l’ordre syntaxique préétabli. Il y a de quoi écrire un ouvrage entier avec les bizarreries de Corneille ou de Racine devenues honorables du seul fait de leur immense notoriété dès le XVIIe siècle, époque où le français se dotait de ses premières normes. Il existe de même des formes que les dictionnaires ou les ouvrages de grammaire hésitent à qualifier de « populaire » ou de « littéraire » tant la frontière est ténue.
On ne peut donc finalement avoir un jugement que contextuel, au regard de l’époque, du type d’écrit et de la personnalité de l’auteur.
