C’était / C’étaient

Bonjour,

J’hésite à accorder « C’était » dans l’extrait ci-dessous :

Jamais il ne réussit à percer cette timidité, cet embarras qu’elle montrait si souvent. C’étai(en)t pour lui une énigme.

J’aurais tendance à penser que le sujet de « C' » est « cette timidité, cet embarras », donc pluriel. Mais on pourrait tout autant considérer que ces deux termes peuvent se « s’agglomérer » dans un sujet singulier commun sous-entendu, comme « (Tout) ça » (= Tout ça, c’était…). Certaines sources suggèrent aussi l’accord avec ce qui suit, donc « énigme » dans mon cas.

Qu’en pensez-vous ? Merci d’avance.

William_Jo_B Érudit Demandé le 13 juin 2021 dans Accords

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4 réponse(s)
 

Je me doute bien que tu sais tout ce que je vais écrire ci-dessous. Mais je liste quelques problématiques, afin que tu repères, dans la complexité de ta question telle que je l’ai analysée, le point qui t’a fait douter. Liste en réponse les points sur lesquels tu es d’accord, ceux sur lesquels tu souhaites me contredire, et ceux auxquels je n’ai pas répondu.

Rem. 1. Il ne s’agit pas d’accorder, mais de conjuguer. C’est important d’utiliser les bons mots, parce qu’on peut accorder un participe passé selon un COD, accorder un adjectif selon un substantif, accorder par syllepse selon le sens… Ici, nous parlons de conjuguer un verbe selon son sujet, et de rien d’autre. Tout ce qu’on a à faire est d’identifier le verbe et son sujet dans une phrase de six mots. C’est à peu près du niveau CE1, et avec notre expérience, nos études, et notre capacité d’analyse, nous devrions y parvenir.

Rem. 2. Pour écrire à l’instinct « c’était ou c’étaient une énigme » sans se poser trop de questions, mets au présent, oublie les livres de grammaire, et dis à voix haute :
— ses difficultés, c’est une énigme ; ses difficultés, ce sont une énigme.
La question elle est vite répondue quand on a le français pour langue maternelle : le pronom démonstratif neutre sujet « ce » n’est jamais pluriel ; il faut l’accepter une fois pour toutes.

Rem. 3. L’idée de regrouper deux mots au singulier pour leur conserver ensemble le nombre singulier, c’est une bonne idée ; cela existe avec un développement, une gradation, une précision, une juxtaposition de presque synonymes. L’absence de « et » (très probablement volontaire) dans ta liste de deux éléments plaide d’ailleurs pour cela.
— Cette timidité et cet embarras sont un handicap pour elle.
— Cette timidité pour s’exprimer, cet embarras quand on l’interroge, est un vrai handicap pour elle.
— Sa timidité, son embarras visible, sa terreur parfois, est un handicap pour elle.
— Cette timidité, cet embarras fréquent devrais-je plutôt dire, est un handicap pour elle.
On voit bien l’idée, merci d’y avoir pensé. Mais cela ne concerne pas notre question.

Rem. 4. En disant que « cette timidité, cet embarras » est « sujet » de « Ce », tu veux certainement dire que c’en est l' »antécédent », c’est-à dire que « ce » reprend « cette timidité, cet embarras ». Utilise les bons mots, on se comprendra mieux.
Non, ce n’est pas le cas. Jamais le pronom démonstratif neutre « ce » ne reprend des substantifs.
On reprend un substantif par les pronoms sujets « il, elles, qui, ceux-ci… »
— cette timidité et cet embarras étaient pour lui une énigme.
— cette timidité et cet embarras, qui étaient pour lui une énigme, …
— cette timidité naturelle et cet embarras fréquent m’étonnaient ; ils étaient pour moi une énigme.
A ce niveau, nous n’avons pas encore identifié l’antécédent du pronom démonstratif « ce », si antécédent il y a, mais nous savons que l’antécédent n’est pas « cette timidité naturelle, cet embarras ».

Rem. 5. Chaque fois que tu peux remplacer « ce » + « être » par « cela » + « autre verbe », alors « ce » est le sujet neutre de la phrase, et on conjugue au singulier. L’antécédent est la situation exposée, par exemple une proposition, il n’est jamais un substantif avec son genre et son nombre.
— Ces enfants ont tué leurs parents. Cela m’attriste.
— Ces enfants ont tué leurs parents. C’est triste.
Le pronom « ce » ne reprend pas un substantif. Ce pronom neutre reprend une situation exprimée dans la phrase précédente, ou connue, ou facile à appréhender dans le contexte. Au lieu d’utiliser « cela » comme avec tous les autres verbes, on utilise « ce » avec le verbe « être ».
Ta phrase se situe dans ce cas-là :
— Cela représentait pour lui une énigme.
— C’était pour lui une énigme.

Rem. 6. Il n’y a aucune objection à donner un attribut singulier à un sujet pluriel, et tu as bien fait ne pas t’arrêter à cela. Ce n’est pas parce que la phrase se termine par « une énigme » que la conjugaison du verbe doit être au singulier :
— Mes enfants sont pour moi une énigme.
Et même si ce n’est pas ta question, dans cet exemple, ce qu’il faut repérer, c’est qu’on conjugue selon le sujet, et que jamais la présence d’un attribut singulier ne demandera de conjuguer un verbe au singulier, et pareil pour le pluriel.
Si « Ce » était un sujet pluriel de ta phrase, alors il faudrait conjuguer le verbe au pluriel, car ce n’est absolument pas l’attribut qui suit qui décide de la conjugaison du verbe :
— Ce sont une énigme pour moi.
Mais non, vous devez choisir entre le pronom personnel, accordé selon ce qu’il représente, et le pronom démonstratif neutre :
— elle a une timidité naturelle et un embarras fréquent : ils sont une énigme pour moi.
— elle a une timidité naturelle et un embarras fréquent : c’est une une énigme pour moi.
C’est le principe du pronom démonstratif neutre. Il n’est pas normal de conjuguer au pluriel un verbe dont le sujet est un pronom démonstratif neutre. Il faut le comprendre une fois pour toutes, car le contraire est souvent écrit ici ou ailleurs.

Rem. 7. Il n’existe en effet aucune règle disant qu’on conjugue un verbe dont le sujet est « ce » selon le nombre de l’attribut. Cette règle, bien que souvent exprimée, est totalement invalide syntaxiquement. Quand tu constates une conjugaison du verbe selon l’attribut et non selon le sujet, c’est presque toujours simplement une faute de syntaxe (exemple : cette timidité, c’étaient les séquelles d’un traumatisme de jeunesse). Le pronom « ce » est neutre singulier, il commande un verbe au singulier, ce n’est pas plus compliqué que cela.

Rem. 8. Ne conjugue le verbe selon l’attribut que dans un nombre très restreint de cas : sujet pluriel postposé au verbe et choix de conjuguer selon l’attribut singulier antéposé pour une question de fluidité. Ce sont des situations précises, très rares, qui ne nous concernent pas ici, car « énigme » n’est pas sujet de ta phrase mais attribut postposé.

Rem. 9. Quand on estime qu’il faut conjuguer le verbe « être » avec le mot qui suit, c’est que le mot « ce » n’est pas un pronom qui reprend un élément de la proposition précédente. Ce n’est qu’un mot, sans valeur sémantique, qui introduit un sujet réel. Vous pouvez par exemple l’appeler particule, car ce n’est pas un pronom. Mais cela est une autre histoire…

Merou Maître Répondu le 13 juin 2021

Le singulier correspond à énigme.
c’est / c’était une énigme.
ce sont / c’étaient des énigmes.

joelle Grand maître Répondu le 13 juin 2021

Merci Merou pour cette réponse exhaustive !

Mes excuses tout d’abord pour les termes que j’ai mal employés (Rq. 1 et 4), je devrai y faire davantage attention ici (et donc sans doute ailleurs) à l’avenir. C’est que j’entendais résonner dans mon esprit « Le verbe s’accorde avec son sujet » : ma mémoire a-t-elle altéré cette phrase que je pensais avoir apprise à l’école, ou s’agit-il d’un abus de langage répandu jusque dans l’éducation nationale ? (Vrai question)

Je viens en revanche de me rendre compte que même ma relecture ne m’a pas empêché de parler de sujet d’un démonstratif… cette, pas d’excuse ! J’ignorais en revanche qu’on parlait ici d’antécédent, terme que je n’employais jusqu’ici qu’en lien avec les pronoms relatifs. Je me coucherai moins bête !

L’ironie, dans tout ça, est que je n’avais pas osé parler d’attribut pour qualifier « énigme », alors que pour le coup, j’aurais eu bon… Il y aura (auront ? … Pardon. ^^) des jours meilleurs !

Rq. 2 : Je pense que j’aurais aujourd’hui malgré tout du mal à trancher ainsi, car j’aurais tendance à me dire « Ouiiii, mais c’est de la traduction littéraaaaiiire, on n’écrit pas comme on paaaarle, etc. » Mais c’est vrai, je devrais peut-être forcer ma nature et essayer plus souvent de transposer à l’oral (et au présent) dans des cas comme ça.

Rq. 3 : L’absence de « et » vient avant tout de la VO (mon texte est une traduction pour mon Master). L’anglais disait en effet : « He never could figure out her shynesses, her embarrassments. They were mysteries. » Et là, vous allez me dire : bah mets un pluriel, « Ils », comme « They » ! Sauf que le démonstratif me semble plus naturel en français dans ce genre d’enchaînement. « Ils » me semblerait calqué.

Tout à fait d’accord avec le fait qu’on ne conjugue pas selon l’attribut, mais bien selon le sujet (c’est bien ce que j’avais en tête sans parvenir à le formuler correctement ici), ce qu’on comprend/se rappelle bien en lisant les remarques 5 à 7. Et en somme, on peut retenir que lorsque « c(e) » désigne une réalité, un fait précédemment énoncé et peut à ce titre être remplacé par cela, il est tout simplement neutre singulier (si j’ai bien résumé). Ce qui manquait donc à mon raisonnement, ai-je compris, c’est d’avoir « limité » l’antécédent potentiel de « C' » à « cette timidité, cet embarras », sans penser à considérer la phrase entière, prise comme fait/réalité (= cela). Bien vu !

Rq. 8 : pour le cas du sujet postposé au verbe, peut-on citer l’exemple type des phrases comme : « Ce sont eux qui ont commis ce crime » ? Pour le « choix de conjuguer selon l’attribut singulier antéposé pour une question de fluidité », je suis davantage dans le flou.

Rq. 9 : Tout à fait, c’est si je ne m’abuse ce qu’on appelle parfois un simple « support grammatical » (comme « il » dans « il y a » ?).

Mille mercis une nouvelle fois, et très bonne journée. 🙂

William_Jo_B Érudit Répondu le 14 juin 2021

 

Bonjour,

Jamais il ne réussit à percer cette timidité, cet embarras qu’elle montrait si souvent. C’était pour lui une énigme.

 

Prince Grand maître Répondu le 13 juin 2021
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