RE: Verbes défectifs et rôle du verbe faire
Bonjour,
En voulant écrire le verbe frire à l’imparfait, je n’ai pas trouvé comment le faire. J’ai ainsi su qu’il appartenait au groupe des verbes défectifs (sauf erreur)
Après vérification, l’action de frire quelque chose au passé, temps simples, voix active, n’existe pas dans la conjugaison du verbe frire.
Les choix qui se rapprochent le plus de cette action réalisée (voix active) au passé, n’existent que parmi les temps composés. (avec l’auxiliaire avoir)
Le seul temps se rapprochant le plus de l’imparfait (que je souhaitais exprimer) était le
plus que parfait : j’avais frit.
Or, pour moi, ce n’était pas pareil, alors, j’ai choisi d’écrire : je faisais frire (les cèpes uniquement dans de l’huile d’olive, c’était cela mon secret) parce que j’ai trouvé que cela correspondait mieux.
Nous sommes bien d’accord sur le fait que je n’ai pas utilisé l’auxiliaire avoir, mais le verbe faire pour construire ma phrase à l’imparfait.
Pourriez-vous me dire le rôle du verbe faire dans cette construction s’il vous plaît ?
Merci d’avance
Pauvre verbe frire qui ne ne fait plus rire sauf avec quelques personnes et juste pour quelques temps. Pour rigoler, préférez donc le verbe rissoler qui lui n’est pas défectueux et consomme en général moins de gras, c’est meilleur pour la ligne comme pour la planète.
Avec le verbe faire, on peut tout faire ! C’est un précieux auxiliaire, qualifiable de factitif, une sacrée tautologie ! Si l’on peut faire frire, c’est que le verbe frire, à l’origine transitif : Je fris l’ognon, peut devenir intransitif : L’ognon frit, finalement un verbe réversible car c’est effectivement mieux de frire des deux côtés. Dans le deuxième cas, l’intransitivité crée un sens passif que l’on peut à nouveau retourner avec l’auxiliaire faire sans changer le sens initial : Je fais frire l’ognon = Je fris l’ognon. Mais cela devient plus compliqué au pluriel : Je fris les ognons > Les ognons… Oups ! sont en train de frire > Je suis en train de faire frire les ognons, surtout s’il y a plusieurs personnes en cuisine : Nous sommes en train de frire les ognons/ nous faisons frire les ognons/ nous sommes en train de faire frire les ognons > Les ognons crament. Je vous le disais plus haut : rissolez ! C’est également réversible.
Sinon, passez aux Anglais. Ils nous ont piqué la moitié du vocabulaire sans se faire tant de nœuds à la cervelle : We fried the onions ! Really, they freed the fries.
Très en forme Bruno, c’est brillant !, mais sinon voyez-vous une différence entre les deux formes ? Autrement dit, quel est son rôle, pour reprendre la question de Cocojoade, particulièrement dans le cas où le verbe n’est pas défectif, donc avec par exemple celui que vous donnez :
Je rissolais les cèpes /Je faisais rissolais les cèpes uniquement à l’huile d’olive.
J’avais l’habitude de rissoler les cèpes / de faire rissoler les cèpes uniquement à l’huile d’olive.
(Hormis le fait que la forme avec faire est vraisemblablement plus usitée.)
Je me suis plongé dans la Grammaire méthodique du français pour trouver des réponses :
1°) [IX.2.3 Les auxiliaires aspectuels, modaux et causatifs/Les auxiliaires causatifs] Le verbe faire est sans hésitation ni nuance un auxiliaire causatif. Dans la phrase Marcel fait rissoler les cèpes, le sujet de faire (Marcel) est la cause du procès exprimé par la structure infinitive (rissoler les cèpes).
2°) [XIV.7.5 Autres formes du passif et VIII.4.5 Les verbes à retournement] Les verbes frire, rissoler, mais aussi pourrir, casser, démarrer, etc. sont des verbes réversibles qui admettent une construction transitive et une construction intransitive de sens passif. Dans ce deuxième cas, l’actant initial est généralement effacé mais peut être rappelé par un complément d’agent : Les cèpes rissolent (sous l’action de Marcel). Lorsqu’on applique la construction avec faire auxiliaire causatif à ce procès de sens passif, cela donne : Marcel fait rissoler les cèpes (sous l’action de Marcel). Comme l’agent du procès passif est le même que l’agent du procès causatif, la phrase a exactement la même valeur signifiante que la construction transitive de sens actif : Marcel rissole les cèpes.
L’ouvrage donne comme exemple : Le vent casse les branches / Les branches cassent sous l’effet du vent / Le vent fait casser les branches.
Avec des verbes réversibles courants, il n’y a donc aucune utilité ou nécessité à utiliser l’auxiliaire causatif faire, simplement une liberté. Il y a juste des habitudes de langage plus ou moins ancrées. Avec un verbe à la fois réversible et défectif comme frire, c’est le seul moyen de contourner les carences de conjugaison, ici par exemple l’imparfait et le pluriel : Marcel et Cocojade faisaient frire les cèpes.
Je suis surpris que Riegel analyse frire comme de sens passif dans sa forme intransitive.
Le poisson a frit dans la poêle = voix active, sens moyen = confusion des rôles de patient et d’agent.
(Parce que bien sûr que le poisson ne s’est pas mis tout seul dans la poêle, mais une fois qu’il y a été mis, c’est bien lui qui frit (« agent/cause » > il frit, rissole, cuit, brûle, refroidit, etc. tout seul) et c’est bien lui qui est le siège du procès (« patient »)).
Le poisson a été frit (par le cuisinier) = voix passive, sens passif (agent sémantiquement impliqué, son expression est facultative) ; et donc maintenant,
le poisson est frit = construction attributive, sens résultatif.
Le poisson se frit à l’huile d’olive = voix pronominale, sens passif (l’agent est sémantiquement impliqué, mais son expression grammaticale est interdite > Le poisson se frit par le cuisinier).
@ Bruno
Votre déroulé est excellent ! 🙂
Mais… la petite cuisinière que je suis voit une différence entre rissoler et frire.
Frire sous-entend une notion de « puissance de feu » ainsi qu’une action un peu rapide, énergique… là où rissoler aurait tendance à induire plus de douceur, de temps et de… délicatesse.
Alors certes, je pratique souvent « la fuite dans le remplacement » quand un mot me pose un problème d’accord (ou autre) et en ce sens, votre proposition tombe à pic, mais… en tant que cuisinière (et femme 😉 ), je ne me risquerai pas à amalgamer le sens de ces deux verbes.
Bon après-midi Bruno
@ Marcel
Votre notion d’agent et de patient sous-entendus selon ce qui est exprimé est très intéressante (et effectivement aucun poisson n’irait se faire frire tout seul comme un grand 😉 )
