RE: Toute aimante ou tout aimante

Répondu

Bonsoir à tous.

J’avais appris la règle du « tout » adverbe ou adjectif, qui s’écrit donc tout ou toute selon les circonstances. Il me semblait avoir compris les différents cas, mais voilà que je me frotte à Flaubert :
« Enjouée jadis, expansive et toute aimante, elle était, en vieillissant, devenue (à la façon du vin éventé qui se tourne en vinaigre) d’humeur difficile, piaillarde, nerveuse. » Madame Bovary

Je l’ai analysé de la sorte : « tout » pouvant être remplacé par « entièrement », il s’agirait ici de l’adverbe, invariable donc devant une voyelle. Or, j’imagine qu’il est improbable de tomber sur une faute d’orthographe dans Madame Bovary, j’en conclus qu’une subtilité m’échappe. J’ai beau parcourir les pages du Bon usage, pas moyen de comprendre par moi-même.
Quelqu’un saurait-il m’éclairer svp ?

Emmanuelle Débutant Demandé le 5 janvier 2021 dans Accords
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Alors « toute aimante » est-il une faute de français (= d’orthographe grammaticale) ou voulu par Flaubert et certains éditeurs ?

Comme Tara, je ne suis pas certain du tout que ce soit une faute, et ce, pour les raisons suivantes.

1. Certes la règle bien connue de l’accord ou du non-accord de l’adverbe tout devant les adjectifs féminins (rappel) existait-elle à l’époque du roman Madame Bovary (1856-1857)

On la trouve notamment dans la 6e édition (1835) du Dictionnaire de l’Académie française  :
« Dictionnaire de l’Académie française, 6e édition (1835)
« tout

6e ÉDITION
[III.] TOUT.
 adv.

Tout, adverbe [= « Entièrement, complétement, sans exception, sans réserve », en 1835] étant mis immédiatement devant un adjectif féminin qui commence par une consonne ou une H aspirée, reçoit le genre et le nombre du nom ou du pronom auquel cet adjectif se rapporte. Elle est toute malade. Elles furent toutes surprises de le voir. Des femmes toutes pénétrées de douleur. De l’eau-de-vie toute pure. C’est une femme toute pleine de cœur. Elle en est toute honteuse. C’est toute la même chose. Mais devant les adjectifs féminins qui commencent par une voyelle ou une H non aspiréeTout redevient invariable. Sa maison est tout autre qu’elle n’était. Un chien qui a les oreilles tout écorchées. Avoir les mains tout emportées. Des femmes tout éplorées. Elle est tout absorbée dans ses réflexions. »

2. De là à penser que les éditeurs qui ont publié le roman avec toute aimante (et Flaubert ?) aient violé cette règle il n’y a qu’un pas. Pourtant, je ne le franchirai pas avec certitude, tant s’en faut.

En effet, l’article dictionnairique de 1835 concernant  tout adv. continue ainsi : 

« Il y a néanmoins certains cas où Tout, placé devant un adjectif féminin singulier, commençant par une voyelle ou une H non aspirée, reçoit également le genre du nom ou du pronom auquel cet adjectif se rapporte, et redevient lui-même un véritable adjectif : c’est lorsqu’il sert moins à exprimer une sorte d’excès ou d’intensité, qu’à désigner l’ensemble, la totalité des différentes parties d’une chose [J’interprète ce mot au sens large] La forêt lui parut toute enflammée. Au langage près, la comédie, chez les Romains, fut toute athénienne. Souvent l’adjectif féminin est remplacé par une expression équivalente ; on observe alors la même distinction. Ainsi dans les phrases qui suivent, on emploie tout adverbe, parce qu’il s’agit d’exprimer l’excès, l’intensité : Elle était tout en larmes, Elle pleurait beaucoup, excessivement ; Elle est tout à son devoir, Elle est entièrement occupée de son devoir. Au contraire, dans les deux suivantes, on emploie l’adjectif toute, parce qu’on veut exprimer la totalité. La maison était toute en feu, Toute la maison brûlait. Cette maison est toute à lui, Il n’y a aucune partie de cette maison qui ne lui appartienne. »

3. Ma conclusion. 
Emmanuelle,  vous avez écrit : »j’en conclus qu’une subtilité m’échappe » ; compte tenu du point 2 ci-dessus, c’est fort possible. 🙂

Pour ma part, je me plais à croire que Faubert a écrit « toute aimante » pour dire qu’elle était aimante de tout son être ; certains éditeurs l’ont alors suivi (cf. en particulier – il existe d’autres maisons d’édition qui ont fait de même – la phrase soumise par Emmanuelle). 
Toutefois, l’objectivité conduit à reconnaître qu’il subsiste un doute à ce sujet : peut-être que ‘toute aimante » ne signifie pas ici « qu’elle aimait corps et âme ». 

Prince Grand maître Répondu le 6 janvier 2021

Je suis contente de voir qu’on est  d’accord Prince. Et votre message est bien plus complet que le mien, comme bien souvent.

le 7 janvier 2021.
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