RE: Qui sait ?

Comment typographiquement insérer au milieu d’un phrase une réflexion du type « Qui sait ? » ou « Que sais-je ? » : entre tirets ? entre virgules ? avec ou sans majuscule ? avec ou sans point d’interrogation ? Merci.

Bruno974 Grand maître Demandé le 16 avril 2023 dans Général
6 Réponses

Je souhaite tout d’abord revenir sur la locution « Que sais-je ? », qui a été créée par le grand philosophe Montaigne, inspirée par la phrase de Socrate « Tout ce que je sais c’est que je ne sais rien« , et qui n’a rien à voir avec « que sais-je encore ? « , que l’on emploie effectivement à la suite d’une énumération, comme le souligne Joëlle :
« Que sais-je ? » n’est pas une question anodine mais bien une interrogation par laquelle Montaigne cherchait à échapper à l’aporie sceptique qui amène à douter même du doute. Voir ICI
«Montaigne ne prend la position du scepticisme que pour ruiner les fondements de l’athéisme rationaliste», remarque Michel Bouvier. En pleine période de querelles religieuses, Montaigne affirme avec vigueur la nécessité du questionnement contre tous les fanatismes, qu’ils soient rationalistes ou spirituels. «L’ignorance qui se connaît, qui se juge et qui se condamne, écrit Montaigne, n’est pas une entière ignorance : pour l’être, il faut qu’elle s’ignore elle-mêmeTel est le sens du fameux «Que sais-je ?» Il ne faut pas recevoir les opinions sans examen. Ni craindre la contradiction ou les controverses. Avoir le courage d’affronter les préjugés et de démasquer les faussetés, voilà la leçon de Pyrrhon que reprend Montaigne à son compte, et que nous devrions aussi refaire nôtre. Voir ICI

Je ne résiste pas au plaisir de vous citer le passage des Essais, où Montaigne délivre son fameux « Que sais-je ? », car il est non seulement d’une intelligence incroyable, mais aussi lourd d’enseignements. Il semble même s’adresser à nous, contributeurs sur ce site…
Vous remarquerez, cher Bruno, vous qui adorez les citations pour prouver qu’une tournure est « acceptable puisque usitée », qu’à l’époque notre belle langue et ses tournures étaient très différentes, il n’y avait pas d’accents sur les voyelles, et certaines orthographes nous feraient aujourd’hui dresser les cheveux sur la tête ;°) Mais surtout, vous obtiendrez une réponse possible à votre question, de la plume de Montaigne lui-même, dans la dernière phrase ! Je ne sais pas si elle vous satisfera, mais elle a le mérite d’avoir existé :
Montaigne marquera cette devise « Que sais-je ? » sur une médaille qu’il fit frapper en 1576

« Nostre parler a ses foiblesses et ses deffaults, comme tout le reste. La plus part des occasions des troubles du monde sont Grammariens. Noz procez ne naissent que du debat de l’interpretation des loix ; et la plus part des guerres, de cette impuissance de n’avoir sçeu clairement exprimer les conventions et traictez d’accord des Princes. Combien de querelles et combien importantes a produit au monde le doubte du sens de cette syllabe, Hoc ? Prenons la clause que la Logique mesmes nous presentera pour la plus claire. Si vous dictes, Il faict beau temps, et que vous dissiez verité, il faict donc beau temps. Voyla pas une forme de parler certaine ? Encore nous trompera elle : Qu’il soit ainsi, suyvons l’exemple : si vous dites, Je ments, et que vous dissiez vray, vous mentez donc. L’art, la raison, la force de la conclusion de cette-cy, sont pareilles à l’autre, toutesfois nous voyla embourbez. Je voy les philosophes Pyrrhoniens qui ne peuvent exprimer leur generale conception en aucune maniere de parler : car il leur faudroit un nouveau langage. Le nostre est tout formé de propositions affirmatives, qui leur sont du tout ennemies. De façon que quand ils disent, Je doubte, on les tient incontinent à la gorge, pour leur faire avouër, qu’aumoins assurent et sçavent ils cela, qu’ils doubtent. Ainsin on les a contraints de se sauver dans cette comparaison de la medecine, sans laquelle leur humeur seroit inexplicable. Quand ils prononcent, J’ignore, ou, Je doubte, ils disent que cette proposition s’emporte elle mesme quant et quant le reste : ny plus ny moins que la rubarbe, qui pousse hors les mauvaises humeurs, et s’emporte hors quant et quant elle mesmes. Cette fantasie est plus seurement conceuë par interrogation : Que sçay-je ? comme je la porte à la devise d’une balance. »

Cathy Lévy Grand maître Répondu le 17 avril 2023

Merci, chère Cathy, pour cette belle référence. Ne me prêtez pas plus que de raison, mes lettres sont bien modestes. Je découvre ainsi avec surprise et plaisir ce texte de Montaigne, et combien Descartes s’en est inspiré. Merci encore.

le 17 avril 2023.
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