Des maçonnes pas très franches…

Répondu

Bonjour à tous,

Travaillant sur un texte consacré à la franc-maçonnerie, je me pose la question suivante: pourquoi diable le féminin de franc-maçon est-il franc-maçonne et non franche-maçonne ? Et pourquoi le féminin pluriel donne-t-il franc-maçonnes (sans s à franc) alors que le masculin pluriel donne francs-maçons ?

https://www.dictionnaire-academie.fr/article/A9F1547

Merci d’avance 🙂

GeorgeAbitbol Grand maître Demandé le 31 août 2021 dans Question de langue

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3 réponse(s)
 
Meilleure réponse

Il me semble que dans le cas de franc-maçon  « franc » ne soit plus ressenti comme un adjectif mais comme un préfixe.
En effet un franc-maçon n’est pas à proprement parler un maçon libre.
C’est pourquoi, le nom au féminin est « franc-maçonne ». Seul le deuxième élément porte la marque du féminin.
Selon cette logique, on devrait écrire  : des franc-maçons.
Un franc-tireur n’est pas non plus un tireur libre, c’est un combattant qui n’appartient pas à une armée régulière.
Un franc-parler des franc-parlers : dans ce cas on voit bien la valeur adverbiale de « franc » (un parler libre et non franc).

On est dans le cas des noms composés : leur sens est autonome,il n’est pas la somme du sens des différents éléments qui le composent.

Tara Grand maître Répondu le 31 août 2021

Merci beaucoup, chère et lumineuse Tara !

le 31 août 2021.

Merci George. Mais attention, je ne suis pas certaine que le pluriel « des franc- tireurs », « des franc-maçons » sans marque à « franc » soit accepté (ce qui serait à mon avis illogique, mais.).

le 1 septembre 2021.

franc-maçon et franc-comtois, c’est deux problématiques assez différentes

Quand une expression nominale composée d’un nom et d’un adjectif se dérive en une expression adjectivale composée, le nom devient un adjectif et l’adjectif prend une valeur d’adverbe, devenant ainsi invariable.
La Basse Normandie –> une armoire bas-normande
La Franche Comté –> une ferme franc-comtoise ; l’accord de l’adverbe au masculin pluriel (des paysages francs-comtois) est une grave erreur logique, et une aberration lorsqu’il est revendiqué.
Puis cet adjectif est parfois transformé en nom (un Franc-Comtois). Le gentilé est basé sur l’adjectif accompagné de son adverbe, et donc doit conserver l’invariabilité de l’adverbe : des Franc-Comtois, une Franc-Comtoise. Il suffit de remonter de deux crans dans l’étymologie pour comprendre que « franc » n’est pas un adjectif qualifiant la personne (comtois) mais la région (comté), et qu’il ne doit pas s’accorder avec l’habitant. C’est le même principe qui interdit d’écrire « des Suds-Coréens ».
Les préconisations de certains lexicographes d’accorder le « franc » de « franc-comtois », que ce soit au féminin ou au masculin pluriel, ne s’inscrivent pas dans les principes de la langue française.

Pour franc-maçon, c’est effectivement le maçon qui est franc, et l’accord au féminin peut apparaître logique. Il serait non seulement acceptable mais également nécessaire s’il était attesté anciennement.
Cela s’est passé différemment.
D’abord, il y a eu les maçons libres, les francs maçons, et l’accord est naturel. Mais le nom « franc-maçon » n’avait pas davantage de féminin que le nom « maçon ».
Puis il y a eu l’adjectif « franc-maçon », utilisable au féminin comme tout adjectif : un symbole franc-maçon, des symboles franc-maçons, une loge franc-maçonne, et j’ai expliqué au paragraphe ci-dessus pourquoi l’adjectif prenait une valeur adverbiale et demandait l’invariabilité quand le nom prenait une valeur adjectivale.
Puis le nom de la femme franc-maçonne est apparu. Les noms d’appartenance viennent des noms d’adjectifs, et on a dû l’appeler : une franc-maçonne.

Formellement :
(a) — Le nom de personne « franche-maçonne » aurait pu exister, et aurait été syntaxiquement correct.
(b) — Par principe, l’adjectif féminin « franc-maçonne » ne permet pas d’accorder au féminin l’adjectif à valeur adverbiale « franc ».
(c) — Il se trouve que l’adjectif féminin « franc-maçonne » (b) a existé avant le nom de personne « franc(he)-maçonne » (a).
(d) — La création d’un nom de personne au féminin se base sur l’adjectif au féminin (b).
(e) — On n’accorde pas ici car le nom dérive d’un adjectif (d) dans lequel l’élément « franc » a une valeur adverbiale et est invariable.

Bonjour politburo, et merci beaucoup pour cette réponse fort détaillée ! Il y a néanmoins dans ce que vous écrivez deux ou trois choses qui me chiffonnent:

1. « Le gentilé est basé sur l’adjectif accompagné de son adverbe, et donc doit conserver l’invariabilité de l’adverbe : des Franc-Comtois, une Franc-Comtoise. »
Avez-vous des sources indiquant que, dans le cas présent, le substantif dérive de l’adjectif ? Le CNRTL semble indiquer l’inverse: « Étymol. et Hist. Av. 1698 subst. masc. plur. Francontois (De Tillemont, [Mémoires pour servir à l’histoire ecclesiastique et des] em[pereurs], t. 2, p. 14 ds Trév. 1721); 1803 adj. (Boiste). Formé en partant du n. géogr. Franche-Comté (ou comté de Bourgogne) de l’adj. franc* et de comtois*. » (1)

2. « Il suffit de remonter de deux crans dans l’étymologie pour comprendre que “franc” n’est pas un adjectif qualifiant la personne (comtois) mais la région (comté), et qu’il ne doit pas s’accorder avec l’habitant. »
Il est vrai que, historiquement comme étymologiquement, c’est bien la Comté qui est qualifiée de franche, avant ses habitants; mais si l’on admet l’hypothèse selon laquelle ce terme viendrait souligner un affranchissement de ladite région par rapport à l’Empire germanique (2), alors logiquement les habitants de cette région devraient aussi être qualifiés de francs, non ?

3. « C’est le même principe qui interdit d’écrire “des Suds-Coréens”. »  Alors là, pardonnez-moi, mais votre comparaison ne tient pas, sud étant, au contraire de franc, invariable (3). De plus, lorsque l’on parle des Sud-Coréens, on ne veut pas dire que « ces Coréens sont sud » (ce qui n’aurait absolument aucun sens), mais qu’ils sont du sud, ou qu’ils habitent le sud, de la Corée . Ce n’est donc pas comparable au fait de qualifier les habitants d’une région donnée de francs (sous-entendu: « ces Comtois sont francs »).

4. « Il serait non seulement acceptable mais également nécessaire s’il était attesté anciennement. »  Les néologismes sont donc inacceptables pour vous ? (C’est une question d’ordre général.)

(1) https://www.cnrtl.fr/definition/franc-comtois
(2) « N’étant redevable que du service militaire, le Comté resta libre. C’est-à-dire qu’il garda sa langue, ses traditions et resta libre de toute imposition. Cette province fut donc un comté franc, libre et autonome. » (https://www.claviere.fr/le-jura/la-franche-comte/)
(3) https://www.larousse.fr/dictionnaires/francais/sud/75215

le 1 septembre 2021.

Un échange intéressant.

Peut-être pouvons-nous conclure que dans les cas où le mot « franc » est un élément de mot composé il  prend une valeur adverbiale et donc est (ou devrait) invariable.
franc-parler – franc-tireur – franc-jeu – franc-maçon – franc-tillac – franc-bord
Il est à remarquer que dans les mots composé, « franc » se trouve en première position,
On a à côté :
un coup franc – une barre franche –  avoir les coudées franches –  un corps franc

Il semble que l’usage fluctue concernant la variabilité de ce premier élément de nom composé, sans doute à cause de l’hésitation sur le statut de « franc » : adjectif ou adverbe ? (qui de plus a plusieurs acceptions : la majorité des locuteurs identifient-ils toujours son sens ?)

le 5 septembre 2021.

Les mystères de la langue française, vous savez bien George, tout n’est pas toujours très logique dans notre merveilleuse langue.

Ma théorie : pour ne pas créer de confusion avec les ouvrières sincères ?
Plus sérieusement, peut-être parce qu’il ne s’agit pas ici de franchise mais de liberté ? (cela introduirait une nuance trompeuse)
Personnellement, je suis contre la féminisation des noms de métiers par exemple, et je ne trouve pas que ce combat soit si féministe que ça………..
Pour ce qui est de votre exemple, je trouve « franches-maçonnes  » vraiment très laid, (et d’ailleurs « franc-maçonnes  » encore plus, et encore moins logique !) mais ça n’engage que moi.

À ce propos, que dites-vous du fait que « franc-tireur » n’existe qu’au masculin ?
Pourtant, je suis sûre que ne serez pas tenté de parler de « toutes ces franches-tireuses« , n’est-ce pas ?

CATHY LÉVY Grand maître Répondu le 31 août 2021

Merci Cathy pour votre réponse !

Franc a effectivement ici le sens de libre, et non de sincère… mais même pris dans ce sens, le féminin de ce terme reste franche (1). Selon certaines hypothèses, c’est d’ailleurs ce sens qui donnerait son nom à la région Franche-Comté (2). (Il est intéressant d’ailleurs de noter que la manière de désigner les habitants de cette région qualifiée de franche répond au même modèle que franc-maçon – un Franc-Comtois, des Francs-Comtois; une Franc-Comtoise, des Franc-Comtoises.)

Pour ce qui est de la féminisation des noms de métiers, n’étant pas directement concerné, je ne me permets par principe pas de donner mon avis. Mais pour répondre à votre question sur les francs-tireurs, les femmes ayant longtemps été écartées de la chose martiale, il est somme toute logique que ce terme n’existe qu’à la forme masculine; mais si l’on désire évoquer les femmes ayant combattu dans les rangs des FTP – Francs-Tireurs & Partisans, mouvement de la Résistance française (3) – il ne me semblerait ni illogique ni déplacé que l’on parlât de franches-tireuses, quand bien même ce n’est pas le terme en vigueur.

(1) https://www.dictionnaire-academie.fr/article/A9F1524
(2) https://www.claviere.fr/le-jura/la-franche-comte/
(3) http://histoire-et-genealogie.over-blog.com/2015/06/les-francs-tireurs-et-partisans-francais-6.html

le 31 août 2021.
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