RE: Les bruits qu’il a imaginé/imaginés être (…)

Bonjour,

Malgré mes recherches sur les règles de l’accord du participe passé suivi d’un infinitif, je n’arrive pas à trancher ce cas : « les bruits qu’il a imaginé être des voix », ou « les bruits qu’il a imaginés être des voix » ?

Peut-on dire que « les bruits » est sujet de l’action « être », ici, puisqu’il ne s’agit que d’une supposition (il a imaginé) ?

J’ai lu ailleurs que le participe passé de certains verbes d’opinion et de déclaration était invariable quand il était suivi d’un infinitif. L’un des exemples donnés était : « Une petite coupe de porcelaine, vieille et qu’on eût cru venir d’un Orient plus lointain » (Gide, Incidences). Ici l’on n’accorde pas, alors que la coupe de porcelaine semble pourtant bien sujet de l’action « venir » ?

« Imaginer » est-il donc considéré comme un verbe d’opinion, et son participe passé suivi d’un infinitif est-il lui aussi invariable ?

Je vous remercie par avance !

June Amateur éclairé Demandé le 20 janvier 2021 dans Accords
5 Réponses

Vous avez raison d’insister : nous cherchons un COD, et nous nous demandons pourquoi il faudrait considérer que c’est parfois l’agent, et parfois le verbe infinitif de la proposition infinitive, qui joue le rôle de COD du verbe principal, en vertu de telle ou telle règle qui apparaît ou s’efface selon les circonstances. Il n’y a à cette question pas de réponse exprimable sous forme de règle formelle ou d’usage, mais juste une série de petits trucs qui ne nous satisfont pas. Vous venez simplement de mettre le doigt sur un cas où il est impossible de déterminer où se trouve le COD du verbe de la principale (avant ou après le verbe quand il est éclaté ?) sur des critères non sémantiques, c’est-à-dire indépendamment de l’intention du rédacteur, et sur une situation qui devrait conduire tout grammairien à remettre en cause la possibilité d’appliquer toujours la règle de l’accord avec le COD antéposé.
Ni les règles que vous avez trouvées ici ou là, ni la réponse qui fait un parallèle sur le sens, ni celle qui classe votre verbe dans une catégorie, ne répondent à votre question de principe qui consiste tout simplement à identifier le COD d’un verbe.

Le COD :
— Je vois des gens faire une chose.
— Je vois des gens.
— Je vois faire une chose.
Où est vraiment le COD ? Trois interprétations sont possibles :
— « des gens faire une chose » : proposition infinitive = un événement
— « des gens » : des gens qui font une chose = un agent
— « faire une chose » : faire une chose, par des gens = un infinitif
Ce n’est évidemment ni l’agent ni le verbe, mais la proposition entière qui est COD. On insiste certes sur le terme dont on ne fait pas l’ellipse, mais le COD est toujours la proposition complète, et généralement, cela n’importe pas. Si une ellipse crée une nuance de sens, jamais une ellipse ne devrait modifier la syntaxe.

Mais il y a aussi la règle de l’accord du participe passé avec le COD antéposé, règle inspirante si l’on considère ses motivations, mais contredisant souvent les règles syntaxiques, ce qui a conduit à formaliser, enseigner, révoquer, modifier, réinstaurer, de très nombreuses sous-règles dérivées, contradictoires entre elles, toutes sujettes à interprétation et à exceptions.
Le temps de me lire, jetez toutes ces sous-règles, car l’une vous imposera un accord tandis qu’une autre vous l’interdira. Il y a une série d’astuces et d’interprétations (verbe d’opinion ou de constat ? qui fait l’action ? peut-on remplacer ceci par cela ? est-ce un verbe d’action ou d’état ?). Toutes ont en fait pour unique objectif de déterminer si la chose placée avant le participe passé construit avec l’auxiliaire avoir est ou non un COD de ce participe passé. Et cependant aucune n’y réussit définitivement. Et pour cause ! le COD est et sera toujours la proposition infinitive dans son ensemble.

On voit une personne grandir ou on voit grandir une personne ?
Ce qui suit « on voit » est une proposition infinitive COD.
Peut-on insister sur l’agent ou sur le verbe ?
L’un des deux, l’agent ou le verbe, est-il plus COD que l’autre ?
Quand on éclate la proposition infinitive, il faut pourtant trancher pour l’accord :
— Une personne que j’ai vu grandir : car c’est « grandir » qui est le COD, on insiste sur « voir grandir ».
— Une personne que j’ai vue grandir : car c’est « une personne » qui est le COD, on insiste sur « voir une personne ».
Les manuels scolaires et l’usage des auteurs ont tranché : c’est l’agent (celui qui fait l’action) qui est le COD, et il faut accorder. Soyez consciente que cette règle n’est jamais qu’une interprétation de la règle de l’accord avec le COD antéposé, qui, elle, ne prétend pas trancher.
Sémantiquement, le COD est toujours la proposition infinitive. Il n’y a aucune logique à considérer que c’est l’agent qui doit être le COD syntaxique.
Quand l’infinitif et l’agent sont disposés de part et d’autre du verbe conjugué à un temps composé avec l’auxiliaire avoir, on dit simplement et arbitrairement, que quand il est possible de considérer l’agent comme COD, alors il faut le faire.
Ainsi, on écrit :
— Cette personne, je ne l’avais pas vue venir, même si vous auriez préféré insister sur « voir venir » et non sur « voir une personne ». Vous souhaitez certes dire « voir venir », mais d’un autre côté, dans un monde parallèle, vous auriez pu « voir une personne », donc, bien que ce ne soit nullement le sens de ce que vous souhaitez exprimer, vous devez accorder comme si vous aviez vu une personne qui s’avançait vers vous. Vos questions montrent que vous avez parfaitement saisi le problème. Une incohérence ou une ambiguïté ne nous dérangerait pas, mais ici, avec cet accord, on nous fait carrément dire le contraire de ce qu’on veut dire. Vous pensez, comme vous n’êtes pas diplômée en grammaire, qu’il y a peut-être une explication logique quelque part, et vous êtes venue la chercher, mais la réponse est négative. Je vous confirme que la norme actuelle vous oblige à dire le contraire de ce que vous voulez dire, et cela sans raison. C’est la règle orthographique qui s’impose au sens, quand naïvement nous espérions l’inverse.
Il en va de même pour « l’annonce que vous n’avez pas vu venir ». Vous savez que l’accord n’a aucun sens, que même dans un monde parallèle, vous ne pourriez jamais « voir une annonce venir à vous », il est pour vous hors de question d’accorder, mais cependant nulle part le verbe « voir » n’est identifié comme un verbe qui vous permettrait de ne pas accorder, donc accordez, et écrivez selon la norme des correcteurs actuels. Ils ont tort, vous avez raison. Cela nous le savons tous les deux. Mais c’est celui qui paye qui décide. Êtes-vous auteur ou éditeur ? L’auteur se plie devant la bêtise de l’éditeur comme l’élève devant le prof. Devenez éditeur plutôt qu’auteur, et vous aurez alors le droit de demander l’accord logique.

Si vous êtes libre, REFUSEZ cette règle idiote qui interprète maladroitement la règle de l’accord du participe passé (qui fait l’action ?), et accordez en considérant que c’est souvent l’infinitif qui est le COD, en tant qu’élément central de la proposition infinitive COD éclatée, et écrivez autant que vous le souhaitez :
— Ces gens que j’ai vu venir.
Quand de plus vous assumez cette absence d’accord par le fait que l’agent antéposé ne peut en aucun cas être COD du verbe de la principale, écrivez :
— Cette annonce que je n’ai pas vu venir.
Ne pliez pas, n’accordez pas. Ce n’est pas parce qu’ils sont les plus nombreux qu’ils ont raison.

Refusez également systématiquement de vous raccrocher à une classification du verbe selon son sens supposé, contentez-vous d’identifier le COD, la seule règle officielle.

+ Officiellement en France.
Face à cette difficulté ponctuelle, depuis longtemps, encore plus depuis 1800 (Hugo écrivait déjà parfois « des choses que j’ai crues bonnes »), encore plus depuis 1900, encore plus depuis la publication de nouvelles règles orthographiques en 1990, on accorde de plus en plus, sans aucune distinction de sens, avec la chose qui se trouve avant le verbe, quelle que soit cette chose, COD ou pas, peu importe, on a explosé la règle, et alors à quoi bon la question, puisqu’on simplifie par principe sans autre considération que la place des mots dans la phrase indépendamment de leur fonction.

+ Être.
Je n’ai pas répondu sur la base du verbe « être » (je l’ai imaginé être), car là ne réside pas précisément le problème syntaxique, bien qu’il soit probable que chaque fois que le verbe sous-entendu est « être », il soit, avec son attribut, COD. Ce n’est qu’un cas particulier du cas général.

+ Imaginer.
J’ai préféré faire ma démonstration avec le verbe « voir », pour lequel presque tout le monde demande l’accord avec l’agent, plutôt qu’avec le verbe « imaginer », car ce verbe s’interprète de deux façons, et on aurait pu tenter de vous faire croire que l’accord ou l’absence d’accord serait lié à sa classification dans telle ou telle liste, auprès des verbes de constat ou des verbes d’impression, car on peut évidemment classer « imaginer » auprès de « observer » ou de « croire », et on accorde en conséquence :
* On accorde comme avec « observer »:
— J’observe ces gens qui viennent / J’imagine que ces gens viennent / J’imagine ces gens venir / Ces gens que j’imagine venir / Ces gens que j’ai imaginés venir
* On accorde comme croire :
— Je crois ces gens impatients / J’imagine ces gens impatients / Ces gens que j’ai cru impatients / Ces gens que j’ai imaginé impatients

+ Votre dernière question, dans votre deuxième réponse :
Selon le Projet Voltaire et la plupart des éditeurs de grammaires, écrivez :
— L’annonce qu’ils n’ont pas vue venir
Mais pour écrire conformément à l’esprit de la langue française, écrivez :
— L’annonce qu’ils n’ont pas vu venir

+ Note à @Tara si elle me lit : je souhaiterais que vous répondiez sur un autre fil à mon objection à votre commentaire selon lequel « c’est » est devenu une formule tellement figée qu’on ne la passe plus ni à la forme négative ni à la forme plurielle. Cette histoire mérite des éclaircissements.

Adrian Grand maître Répondu le 21 janvier 2021
Votre réponse
Question orthographe est un service proposé par Woonoz, l'éditeur du Projet Voltaire et du Certificat Voltaire.